Potiers et moulistes

Observations sur les structures et commercialisation des ateliers de terre sigillée décorée.

Publié dans: Société Française d'étude de la Céramique Antique en Gaule. Actes du Congrès de Millau 12-15 Mai 1994 (Marseille 1994) 19-41.

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Les rapports entre potiers et moulistes du centre de production de sigillée de La Graufesenque viennent d'être récemment étudiés d'une manière approfondie 1 . Pendant toute la période de production, les moulistes ont signé leurs moules irréguliérement. Dans plusieurs cas, il est attesté qu'un vase Drag. 29 portant une signature in forma fut fabriqué dans une autre officine que celle du mouliste (liste 2). Dans le cas de Modestus, des moules de Drag. 29 furent même utilisés dans quatre officines différentes. Les fabricants de vases moulés Drag. 29 de La Graufesenque ont signé leurs productions sur le fond interne jusque vers 85/90 ap. J.-C. Ensuite, on perd la trace des potiers simples utilisateurs de moules puisque la forme Drag. 29 ne fut plus fabriquée. La forme Drag. 37, produite depuis le milieu des années soixante jusqu'à la fin de la production, vers 120 ap. J.-C., ne porte plus de timbres sur fond interne, pour des raisons jusqu'à présent inconnues. Peu d'exceptions paraissent confirmer cette règle: un décor de Calvos avant estampille sur bord de Patricius (liste 2); un Drag. 37 signé hors décor avec le timbre d'Aplastus au bord du pied 2; un timbre sur fond interne MARTIALISFE sur Drag. 37 3. Le Drag. 37, aussi bien que le Drag. 29, a été produit selon un processus élaboré: alors que sur le Drag. 29 la base est faconnée à partir du talon du moule après démoulage, sur le Drag. 37, la pose du pied constitue une phase particulière de la fabrication (fig. 2). Une division du travail pour ce type, où le pied annulaire du Drag. 37 doit être préparé à l'avance, est naturellement plus rentable, et ne peut apparemment se justifier que dans une entreprise d'une certaine importance. Pour un atelier de plusieurs ouvriers, la production de la forme Drag. 37 selon cette éventuelle segmentation du travail pouvait s'avérer plus rapide et donc plus rentable que la fabrication plus longue de la forme Drag. 29. La disparition de l'estampillage des vases sur fond interne se produisit dans une phase où les officines de La Graufesenque devenaient progressivement plus importantes 4

A Montans, où le terme Officina fut rarement employé, les vases Drag. 37 sont le plus souvent tirés de moules qui possédent une partie inférieure creuse, et sont pourvus d'un pied de même type que celui du Drag. 29; il sont d'ailleurs parfois estampillés sur le fond. A Montans on peut donc avancer qu'il n'y a pas de pieds préparés à part pour les Drag. 37, et de ce point de vue on peut admettre une moindre division du travail dans les ateliers. Ceci amène à envisager qu'il existe un rapport entre la taille d'un atelier de potier - qui est défini à La Graufesenque par le mot Officina - et la division progressive du travail à l'intérieur de cet atelier.

Les moulistes de La Graufesenque utilisèrent au fil du temps pour la décoration de leurs moules des quantités moindres de poinçons mais de plus en plus grands 5. Il est évident qu'il ne faut voir la aucune préférence esthétique, mais plutôt une réponse à l'exigence de produire de plus en plus vite un plus grand nombre de moules. La diffusion de moulistes plus tardifs de La Graufesenque comme Amandus et Bassus se limite à la Narbonnaise. Le tableau d'une analyse de correspondances de la diffusion comparée de tous les moulistes de La Graufesenque montre que la Narbonnaise et l'Italie ont un type particulier de commercialisation, dans ce cas pour les plus tardifs d'entre eux: Amandus, Bass--, Pas--, et Rosette I (fig. 1) Ensemble des données dans Mees 1994. Une analyse de correspondance peut être décrite comme analyse des axes principaux, où les profils des colonnes et des lignes sont comparés avec les valeurs moyennes des profils des colonnes et des lignes d'une matrice au moyen des distances x2.. De même, la Germanie inférieure et la Bretagne furent le secteur privilégié des produits de décorateurs comme Censor, M. Crestio, Frontinus I, Murranus, Patricius II, et Pontius. Ceci montre que les moulistes, bien qu'ils n'aient pas toujours fabriqués le produit fini (c. à d. le vase moulé), sont pourtant étroitement liés à la commercialisation des vases. Ceci pourrait aussi indiquer que, bien que des moules aient été dispersés pour la fabrication des vases, la vente de ces vases était conduite par les firmes de moulistes. Dans l'entrepôt de céramique de Oberwinterthur par exemple, on trouve des vases portant l'estampille d'Aveius sortis de moules signés par Passienus. Comme les vases estampillés de Passienus constituent la grande majorité de ce dépôt et que les autres produits d'Aveius manquent, on peut admettre que les vases moulés signés par Aveius furent commercialisés avec les produits de Passienus Inédit..

Pour pouvoir savoir dans quelle mesure la disparition de l'estampillage des vases moulés est à mettre en relation avec un changement de l'organisation des ateliers des décorateurs, un catalogue exhaustif des poinçons est indispensable. Cette question restera donc malheureusement sans réponse pour La Graufesenque faute d'un tel catalogue; les travaux dans ce sens ont déjà commencé mais il faudra attendre plusieurs années avant de pouvoir disposer d'un Corpus des poinçons de La Graufesenque.

A Lezoux des estampilles ont été imprimées sur le bord de vases moulés Drag. 37 pendant une courte phase de production, après 140 ap. J.-C. environ (liste 2). La fonction de ces estampilles apposées sur le bord est apparemment identique à celle des estampilles imprimées sur fond interne à la Graufesenque. Malheureusement, il manque aussi pour Lezoux un catalogue complet des poinçons, si bien que la question d'une éventuelle transformation des structures de production ne peut être non plus examinée.

Des estampilles sur bord de vases sont également attestées à Rheinzabern et Westerndorf (liste 2, fig. 3). Dans ces ateliers, des moules d'un seul décorateur furent utilisés occasionnellement dans différentes officines pour en tirer des vases. Ici aussi une fonction identique de l'estampille sur bord est probable. Pour Westerndorf, on a pu montré - comme il a déjà été le cas pour Lezoux 6. - que la production était très dispersée 7. Ainsi il est bien possible, que la production non-centralisée soit reflétée par les estampilles sur bord. Sur la base des propositions de datations avancées pour les décorateurs de Lezoux et Rheinzabern, chez lesquels les estampilles sur bord sont attestées, on peut envisager probablement une même période (entre 150 et 180 ap. J.-C.) pour la production de ces vases moulés. La datation de l'atelier de Westerndorf est encore en grande partie incertaine: jusqu'alors, la recherche penche pour dater les débuts de la production de la fin du IIème siècle Pour une synthèse de l'état de la recherche: 8. Le parallèle avec la forme d'organisation correspondant aux estampilles sur bord incite à remonter le début de la production de Westerndorf. Quoi qu'il en soit, la céramique de Westerdorf est souvent attestée dans les tombes du Norique avec les premières sigillées de Rheinzabern 9. On peut aussi se demander si l'apparition de l'estampillage sur bord sur une si grande zone (du Centre de la Gaule à la limite Rétie/Norique) a bien eu lieu au même moment, approximativement après le milieu du IIème siècle. Alors qu'à Rheinzabern le phénomène de l'estampillage sur bord a peut-être été limité au début de la production, à Lezoux au contraire il n'apparait qu'à un stade de grande exportation vers les provinces danubiennes (liste 2).

Pour la recherche future dans ces centres de productions il serait important de savoir dans quelle mesure il existe un rapport entre l'apparition de l'estampillage sur bord et la méthode ou les changements de production.

Pour le moment, c'est Rheinzabern qui fournit les meilleures bases de travail sur un lien entre la structure de la production et la présence d'estampilles sur vases moulés parce que l'on dispose d'un catalogue des poinçons et d'un des décors signés pour une exploitation statistique 10 Ricken/Fischer 1963; Ludowici/Ricken 1942.. Il est donc possible d'examiner la question d'un changement de production concernant les sigillées moulées à la lumière de l'exemple de Rheinzabern. Il vient d'être récemment tenté d'analyser les catalogues de poinçons des moulistes de Rheinzabern dans leurs rapports mutuels, par constitution de groupes et par sériations 11Berhard 1981; Bittner 1986; Mees 1993.. Les résultats en sont ici résumés.

La sériation des moulistes de Rheinzabern et de leurs poinçons a été faite d'après l'algorithme de Kammerer-Goldmann, et a donné une classification des moulistes (liste 1) 12Cf. Mees 1993, Liste 2.. On ne peut pas établir que cette classification ait une valeur chronologique par la comparaison directe entre le résultat de la sériation et le petit nombre d'ensembles datés contenant des sigillées de Rheinzabern (liste 1). Ce petit nombre d'ensembles datés autant que les doutes sur leur datation ne permet donc pas de savoir si la sériation reflette une évolution chronologique. C'est pourquoi il faudra avoir recours à d'autres méthodes statistiques pour répondre à cette question.

Un regroupement des associations de poinçons de Rheinzabern à l'aide du coëfficient de corrélation de Jaccard a donné un dendrogramme où 7 groupes peuvent être distingués (fig. 3, liste 3) (qu'il soit toutefois précisé que l'ordre des groupes du dendrogramme est arbitraire). Comme dans la sériation, des transmissions de poinçons peuvent provoquer dans le dendrogramme des affinités apparentes. Par exemple, si un potier a reçu d'un prédécesseur une grande partie de son assortiment de poinçons, une présentation en groupes peut présenter les deux potiers l'un à côté de l'autre. Les groupes distingués ne sont donc pas entièrement datables sans recherches plus approfondies.

La succession dans la sériation est peut-être à mettre en relation avec la production. Pour examiner cette question de plus près, on a soumis les séries de poinçons des moulistes de Rheinzabern à une analyse de correspondance. Le tableau qui en résulte (fig. 4a et 5) est à mettre en relation avec la sériation et le dendrogramme.

Dans le tableau d'analyse de correspondance sont projetés les groupes que l'on distingue sur le dendrogramme (cf. fig. 3 avec fig. 4). Les groupes 1, 2 et 7 se distinguent aussi bien avec la composante 1 et 2 qu'avec 1 et 3. La plus grande différence est perceptible entre les groupes 1, 2 et 7, et ils constituent ainsi les extrêmes de la première composante (axe des x). Les groupes 3-6 du dendrogramme sont très proches et groupés au centre du diagramme. Sur la première composante se reconnait de gauche à droite la succession de la sériation (cf. liste 1). La différence entre les groupes 2 et 7 est exprimée par la deuxième composante (axe des y). La troisième composante (axe des z) montre principalement la différence entre les groupes 7 et 4 (fig. 4). Cette troisième composante (axe des z) n'est pas pertinente pour le groupe 2. Alors que les groupes 1, 3 et dans une moindre mesure les groupes 4 à 6 sont relativement compacts, les groupes 2 et 7 se dispersent notablement et dans des directions opposées.

Les estampilles sur bord des potiers de Rheizabern ne sont attestées que sur des vases tirés de moules des groupes de Jaccard 1, 3, Mammilianus et Reginus I du dendrogramme (liste 2, fig. 3). On peut ajouter que tous les moulistes des groupes 1 et 3 ont pour l'essentiel un très faible pourcentage de poinçons surmoulés ou copiés (fig. 6a-b, liste 3) 12Bittner 1986, Tabelle 6.. La moyenne des poinçons copiés par les moulistes augmente en fonction de la composante 1 (axe des x) de gauche à droite. A tout moment, de nouveaux poinçons furent crées et de nouvelles séries de poinçons très originales s'ajoutérent aux autres (cf. Iuvenis I, Lucanus I et Respectinus I, liste 3), mais la part moyenne de motifs copiés augmenta (fig. 6, liste 3) 13Bittner 1986, Tabelle 6.. On peut envisager qu'il y ait une relation entre une moindre activité de "copiage" et la présence d'estampilles sur bord. Autrement dit, lorsqu'il y a un répertoire de poinçons originaux autonomes un commerce de moules est fréquemment attesté.

Comme la première composante d'une analyse de correspondances montre le plus important développement des écarts entre les séries de poinçons, pendant les composantes 2 et 3 montrent les écarts moins importants, il faut d'abord attribuer un sens à cet axe des x.

Le plus grand écart est visible entre les groupes 1 et 7, ou 1 et 2. La fonction déterminante du groupe 1 est soulignée par le très faible pourcentage des poinçons imités dans les séries de décors (fig. 6a-b). Du groupe 1 viennent la plupart des poinçons, d'où proviennent - avec l'adjonction de poinçons copiés et de nouvelles créations - d'abord les groupes 4-6 et ensuite le groupe 7, et dans une moindre mesure le groupe 2. Plus un ensemble de poinçons diverge de la tendance générale, plus il a d'effet sur le schéma général. Les séries de poinçons les plus originales se trouvent dans le groupe 1 (fig. 3; fig. 4a-b) 14 Cf. Greenacre 1993, 171 et sv. Les parts de l'inertie générale sont données en liste 3.. Du point de vue historique, nous rencontrons dans ce groupe surtout les potiers, par exemple Ianuarius I, dont les panoplies de poinçons ont les plus étroites relations avec les ateliers antérieurement établis en Alsace et en Gaule de l'Est Le cas de Ianu I doit avant tout être considéré comme signifiant, parce que l'utilisation de sa panoplie de poinçons correspond à une variante anormale (liste 3). Parmi ces poinçons, les motifs Ricken/Fischer 1963, P3, P145, K19, ont un coëfficient d'inertie très original..

Dans le diagramme, les groupes 3-6 sont très proches (fig. 4a-5). De même dans le dendrogramme, les groupes 3, 4 et 6 pourraient être considérés comme formant un grand groupe. Le groupe 5 est un peu à part (fig. 3). Dans le diagramme de l'analyse de correspondance, le groupe 3 a encore la position la plus indépendante par rapport aux groupes 4-6, comme il en découle d'après ses valeurs y (fig. 4a-5). Dans le groupe 3, des timbres sur bord et un faible "copiage" sont attestés, on pourrait en déduire une position déterminante pour les groupes 4-6. Apparement, ce groupe 3 a donné l'impulsion au développement des groupes 4-6. La proximité du groupe 3 et des groupes 4-6 est telle que, projeté sur l'axe des x (comme dans la sériation, liste 1), le groupe 3 ne peut plus se distinguer des groupes 4-6.

L'opposition des groupes 2 et 7 d'après la deuxième composante qui est rendue dans le diagramme par l'axe des y, est remarquable. Dans le dendrogramme, l'éloignement des séries de poinçons entre les groupes 2 et 7 est également visible. On notera ici une impression trompeuse qui résulte de la sériation, si l'on compare les résultats avec le dendrogramme (fig. 3): visiblement, le groupe 2 posséde plus de poinçons communs avec le groupe 7 qu'avec les autres groupes, ce qui fait qu'ils sont mélés dans la sériation.

La position des décorateurs "isolés" qui apparaissent souvent placés entre les autres groupes dans le dendrogamme (fig. 3), dans l'espace à une ou deux dimensions dans le tableau d'une analyse de correspondance (fig. 4), n'apparaît que par une analyse de l'espace défini par les trois premières composantes (fig. 5): ils apparaissent isolés, beaucoup plus éloignés des groupes que sur la fig. 4a.

La place particulière de Reginus I, dejà repérable sur le dendrogramme, est à remarquer. Il est chronologiquement lié au groupe 1 par les timbres sur bord, mais le fort pourcentage (28%) de ses poinçons copiés l'en exclut. Et il n'est pas douteux que son attirail de poinçons soit en partie de Gaule de l'Est. En comparaison avec Ianu I, par exemple, son influence sur le répertoire des poinçons des autres moulistes est nettement moindre .

Globalement, l'évolution de la part des poinçons copiés dans les séries de Rheinzabern semble se refletter surtout dans la première composante de l'analyse de correspondance (fig. 6).

Comme à La Graufesenque une relative diminution des séries de poinçons se constate à Rheinzabern 15 Bittner 1986, Tabelle 6.. C'est surtout dans les groupes 2 et 7 que, à quelques exceptions près, se remarquent de très petites séries de poinçons (fig. 7). Si l'on observe la position des décorateurs sur la composante 1, on constate un rapport inverse entre la taille des séries de poinçons et le nombre des poinçons copiés. Si l'on tient compte des rapports entre

1 - les attirails de poinçons originaux avec un échange important de poinçons dans les groupes 1 et 3;

2 - la présence de timbres sur bords qui attestent un commerce de moules individuel;

3 - l'augmentation de la proportion des poinçons copiés dans la première composante;

4 - la diminution du nombre des poinçons dans les séries;

on peut en tirer la conclusion que la disparition des estampilles sur bord correspond à un changement interne du système de production de Rheinzabern. Alors que la taille des séries de poinçons dans les groupes 4-6 a à peine diminué (fig. 7) et que le nombre des potiers dans ces groupes augmente nettement par rapport aux groupes 1 et 3 (fig. 6a-b), l'accroissement des ateliers pourrait être une cause de la disparition des estampilles sur bord. Les seul potiers qui travaillent dans les groupes 1 et 3 avec un style décoratif individualisé et une panoplie de poinçons originaux furent absorbés par le grand groupe 4-6, dans lequel ne se distingue pratiquement aucune individualité.

Ici s'impose le parallèle avec La Graufesenque où l'augmentation des timbres d'officine qui témoigne d'un agrandissement des ateliers se produit au moment de la disparition des estampilles sur fonds internes de Drag. 29. Une diminution du nombre des poinçons est seulement attestée, à Rheinzabern comme à La Graufesenque, dans la dernière phase de production; elle ne peut donc être mise en relation avec la disparition de l'usage de signer les vases tirés des moules.

Quant-à savoir si la succession de gauche à droite a une valeur chronologique, c'est une question que l'on ne peut totalement élucider par le cas des potiers résiduels comme Reginus I, comme on l'a déjà vu à propos des sériations. La position de Reginus I, avec ses nombreux poinçons imités et les timbres sur bord qu'il a en commun avec le groupe 1, va à l'encontre d'une succession chronologique sur l'axe de la première composante.

De même, du fait que le groupe 3 soit lié au groupe 1 par les timbres sur bord, la relation des moulistes avec la composante 1 ne peut pas avoir de signification chronologique très précise.

La succession des groupes du dendrogramme qui apparaît sur le diagramme ne traduisent peut-être pas une évolution chronologique régulière. Les proportions de surmoulages à l'intérieur des groupes, qui sont exprimées par les composantes 1 à 3, augmentent nettement de gauche à droite en moyenne, mais connaissent des variations importantes à l'intérieur des groupes (fig. 6a-b). La datation des potiers isolés ne peut donc pas se fonder sur la proportion des poinçons surmoulés, comme le montre l'exemple de Reginus avec ses 28% de surmoulages. Il faut de plus noter que le nombre de poinçons utilisés par un décorateur varie notablement à l'intérieur des différents groupes (fig. 7).

La développement de la première composante de gauche à droite, comme pour les sériations, ne peut donner lieu qu'une vage impression de succession chronologique. On peut envisager que les familles de poinçons de Rheinzabern soient partiellement contemporaines, comme peuvent l'indiquer les ensembles datés de la liste 1. Pour pouvoir mieux analyser l'essentiel de ces ensembles, les fréquences relatives des décors du diagramme (fig. 4a) sont indiqués sur la fig. 8a-d (chaque point correspond à un potier de la fig. 4a; le diamètre est proportionnel au nombre de vases de chaque décorateur trouvé dans le site). Elles donnent un aperçu des ensembles clos les plus importants. Ce sont les ensembles de Großsachsen, Degerfeld, Hofheim (fosse 1958/32/2) et Rheinzabern ensemble 75/9 qui se sont probablement formés dans une période assez brève.

On peut en tirer la conclusion que cette méthode est utilisable pour l'analyse de la structure de production de la sigillée moulée, mais pose problème pour l'élaboration d'une chronologie des sites de découverte. Mais, dans l'approvisionnement en sigillée des ensembles archéologiques cités ci-dessus, la diffusion des produits d'un mouliste particulier ou le secteur de vente d'un groupe entier peuvent jouer, comme à La Graufesenque (fig. 1), un grand rôle. Pour examiner cette question de plus près, les fréquences des groupes de Jaccard dans les sites de découverte ont été soumis à une analyse de correspondance (fig. 9) Les références bibliographiques pour les principaux sites se trouvent dans Zanier 1992, 309 (liste 5). Les sites ayant moins de 10 occurences des groupes Jaccard n'ont pas été pris en compte. 16La liste a été complétée par les sites suivants: Aquincum (inédit); Brigetio (Kuzmová 1992); Büßlingen (Batsch 1990); Chur (Hochuli-Gysel 1986 et 1991); Groß-Gerau (inédit, communication N. Hanel); Hofheim-Vicus (inédit); Jagsthausen (inédit, communication K. Kortüm); Köngen (Simon 1962); Langenhain (Simon-Köhler 1992, 150); Leányvár (Kuzmová 1992); Moesia (Bjelajac 1990, 35); Novae (Dimitrova-Milceva 1987); Pforzheim (Kortüm 1992); Pforzheim-Villa (Baumgärtner-Heck 1992); Poetovio (Gabler 1986, 132); Rainau-Buch (Seitz 1986); Slovensko (Kuzmová 1988); Stettfeld (Knötzele 1993); Hongrois-Est (Gabler-Vaday 1992, 138).. Dans le tableau (fig. 9), les groupes de Jaccard forment une parabole. Une parabole dans une tableau d'une analyse de correspondance pourrait être en théorie une indication pour une développement chronologique 17Greenacre 1984, 227..

Les produits du groupe 1 sont sur-représentés sur le haut Danube, et on peut avancer que les potiers de ce groupe ont utilisé le réseau commercial de l'atelier alsacien de Heiligenberg et pris ce marché local à Banassac. L'un des plus importants représentants de ce groupe 1 est le potier Januaris I, qui a d'abord travaillé à Heiligenberg, puis à Rheinzabern. La faible présence du groupe 1 en Wetterau, proche de Rheinzabern, peut s'expliquer par le fait que les produits des ateliers I et II de Trèves dominaient le marché à la même époque.

Des vases tirés de moules du groupe 3 sont relativement courants dans des régions situées nettement plus à l'est; de même des vases issus de moules des groupes 4-6. Ce n'est pas seulement du point de vue de l'ensemble des poinçons mais aussi par l'ouverture de nouveaux marchés que ce groupe 3 se distingue nettement du groupe 1. Pour l'ouverture du nouveau marché de l'est, une augmentation de la production était nécessaire, à laquelle les groupes 3, 4, 5 et 6 participérent. Bien entendu il n'est pas possible de dire avec certitude si le développement de Rheinzabern a été provoqué par une augmentation de la demande dans les régions de l'est danubien ou s'il a été la conséquence d'une nouvelle stratégie marchande planifiée par les décorateurs du groupe 3. Le parallélisme avec le développement de La Graufesenque doit être remarqué: la disparition des signatures sur vases moulés à La Graufesenque se produit dans une phase d'expansion, alors que les extensions territoriales nouvelles comme le limes de Souabe en Rétie et les nouvelles conquêtes d'Agricola en Bretagne amenaient une poussée de la demande. Il est possible que cette augmentation de la production à la Graufesenque ait conduit à l'installation d'une filiale au Rozier.

Les produits des groupes 2 et 7 de Rheinzabern apparaissent surtout dans le voisinage de Rheinzabern; en Rétie, Norique et Pannonie, ils ne se vendent plus en grandes quantités. L'absence de ces groupes sur un site ne doit cependant pas être utilisée sans autre élément comme indice chronologique. Ici encore, le parallèle avec la diffusion limitée des potiers les plus récents de La Graufesenque s'impose. De ce point de vue, les produits des groupes 2 et 7 de Rheinzabern, qui furent encore vendus sur des zones étendues, mais seulement en faibles quantités, peuvent être considérés comme les plus récents. Le grand nombre des poinçons copiés par les potiers de ces groupes, qui utilisent des petittes séries de poinçons, va dans le même sens. L'étude de la diffusion des sigillées de Rheinzabern est rendue difficile par sa faible extension en comparaison avec l'exportation des produits de La Graufesenque.

En conclusion, on pourra retenir que la représentation spatiale des moulistes de Rheinzabern dans le tableau (fig. 4a), comparée au résultat de sériation (liste 1), permet une bien meilleure appréciation de la cohérence interne des familles de poinçons aussi bien que des écarts qui existent entre elles. Mais on ne peut en tirer des conclusions chronologiques que pour des généralités et non dans le détail.

Il faudra, à l'avenir, dater la production de chaque potier pris isolément. Cette méthode statistique ne peut expliquer que le cadre général du développement des centres de production de sigillée, mais pas la carrière individuelle des potiers.